Je ne peux m'empêcher de les envier, alors que mon discernement s'étiole face à leurs maux, leurs préoccupations et autres difficultés, lesquels me sont devenus étrangers et incompréhensibles malgré la réalité de leur peine. Une seule et unique question demeure dans ma tête, celle qui se pose irrémédiablement à toute personne placée en situation de grand danger, et dont la survie dépend intégralement de la solution trouvée à la question posée.

  La privation de sommeil m'absout égoïstement de toute envie ou tentative de penser à autre chose, de même que l'eau sera devenue l'unique but de l'individu qui en sera privé en plein désert. Tout ce qui me semblait auparavant primordial et déterminant dans mon existence afin que cette dernière puisse se poursuivre dans les meilleures conditions, me parait aujourd'hui dérisoire, voire totalement imbécile. Comme si pour pouvoir vivre il fallait répondre à des besoins, lesquels je le sais maintenant, n'ont jamais constitué quoi que ce soit de vital, encore faut-il que le vital soit absent pour s'en apercevoir.

  Ces problèmes, déboires, échecs, que l'on colle à la vie comme ce qui l'empêcherait de se poursuivre ne sont que purs produit d'un système créateur d'anxiété, en comparaison de ce qui nous est radicalement nécessaire comme boire, manger, dormir, se vêtir, et avoir un gîte. Comme j'aurais voulu prendre pleinement conscience de cette poignée de rudiments si précieux, et essentiels à la vie, plutôt que de me fourvoyer dans ce que je croyais absolument nécessaire à mon existence, et qui n'était en fait qu'optionnel voire superflu.

  Il a fallu que je sois privée de l'un de ces éléments non monnayable pour qu'enfin je comprenne que la vie ne se mérite pas. Malgré des traits fatigués, ce n'est pas marqué sur mon front que je suis privée drastiquement de sommeil. De même que rien ne laisse supposer que sous mon crâne, mon cerveau a déjà commencé à grignoter ses propres synapses, que des millions de neurones s'envolent chaque jour, au détriment de la mémoire, de la cognition, de la concentration, de tout ce qu'une bonne nuit de sommeil alimente comme données précieuses à la vie.

  Quand vais-je pouvoir dormir ? est la seule question aujourd'hui pour moi de valable et d'admissible, le reste n'étant désormais qu'opacité alors que ce reste vit aussi, souffre aussi, désespère aussi mais il m'est désormais étranger, et je ne sais même plus comment y réagir tant je m'en suis dissociée.

  J'entends mais n'écoute plus, j'ouvre la bouche mais aucun son n'en sort, je regarde mes interloctueurs mais mes yeux ne les voient plus vraiment, je passe ma vie à faire semblant d'être encore vivante. Parce que des individus ont décidé de me priver de ce repos indispensable à tout être humain, toutes celles et ceux qui dorment sont devenus pour moi des objets de curiosité et de convoitise inégalées. Ils ne sauront jamais à quel point j'envie ce que l'on m'a volé et ce qu'ils continuent d'avoir et de garder comme quelque chose d'acquis et d'inviolable car contracté dès la naissance, et je ne leur en veux en aucun cas de ne pas savoir, car je sais vers quoi mon insouciance d'alors me destinait, si je n'avais pas croisé le chemin des harceleurs et de leur sadisme patenté.

Depuis mon harcèlement, au moins ai-je appris à prendre conscience du vital.