Existe-t'il des cours de sadisme, ou bien une prédisposition à l'exercer ? Pire encore, le sadisme serait-il inné ? Après un début de semaine particulièrement agressif en matière de privation intentionnelle de sommeil via des tirs d'ondes électromagnétiques quasi ininterrompus, c'est le genre de questions que je me suis posées après coup, mon cerveau évoluant jusqu'alors dans une sorte de ouate paralysante, en raison du manque de repos récurrent.

   Les harceleurs ne vont pas gagner contre moi grâce au redoutable matériel high-tech qu'ils ont entre les mains, ni parce qu'ils sont en nombre, et encore moins parce qu'ils sont intelligents. Ce qui leur fera crier victoire, c'est avant tout leur propension au sadisme. Sans lui, leur matériel, si performant soit-il, ne vaut rien, ni le groupe, et si bien organisé soit ce dernier.

  C'est en entendant les petits pas au-dessus de ma tête, hier midi, que j'ai su fondamentalement que j'allais perdre un combat déjà fort inégal. J'aurais dû à ce moment multiplier les bruits, mettre la musique à plein volume. La progéniture des harceleurs était là, ce qui me valait sans doute quelque moment de répit, entre des salves de décharges quasi ininterrompues. J'aurais dû profiter de la présence de cette enfant, conditionnée, mais nullement coupable de ma maltraitance, pour ouvrir les vannes de la riposte, mais j'ai trouvé cela ridicule. Je ne sais décidément pas faire avec ce déchaînement guidé par une vengeance hypothétique, et encore moins avec ce qui fait que les harceleurs seront les heureux gagnant d'un jeu tragique.

   Le sadisme, ce plaisir pris dans la souffrance de l'autre, semble ne pas avoir de limite, et un pouvoir d'attraction inégalé. C'est ce qui caractérise blingbling, harceleur invétéré, et sa compagne aux boucles d'or. Pour la première fois, je les ai vu tous les deux ensemble le week-end dernier, endimmanchés, visiblement heureux de se rendre à une quelconque soirée. Lui, était en costume, elle, dans une tenue noire et élégante, cheveux aux vent, alors que les miens tombent par poignées.

   Une fois partis, il aura fallu moins de dix minutes avant que le frigo ne se remette en route, et que les traceurs, visibles en infrarouge, ne dansent autour de moi, me suivant mieux que mon ombre. Les pions avaient pris le relai des propriétaires partis fêter je ne sais quoi, peut-être un anniversaire, un mariage, ou ma mort prochaine, peu importe. Comme quoi, il est possible de torturer quelqu'un, de prendre sa dose de plaisir nécessaire à son bien-être, puis s'habiller et se pomponner pour se rendre à une fête, délaissant le costume de tortionnaire pour revêtir celui du citoyen ordinaire s'accommodant d'une seconde peau, insoupçonnable, immaculée, d'une innocence honteuse.

   A l'heure où les médias n'arrêtent pas de parler de la hausse de la violence dite gratuite, il serait bon de penser à désarmorcer dès maintenant ce qui ne manquera pas de devenir tôt ou tard un véritable fléau, au sein duquel la torture de son voisin ne représentera plus qu'une banalité, un acte quelconque se déroulant sous des yeux apprivoisés au pire.

Funny Games de Mickael Haneke (1997). Pour la petite histoire, une famille se fait agresser par deux jeunes garçons qui semblent s'ennuyer ferme, et trouvent enfin une distraction pour passer la journée.

Film sifflé lors de sa projection au festival de Cannes par des spectateurs proutprout, et forcément mal à l'aise face à autant de violence. Ce qui les a surtout gênés, c'est l'intervention d'un des acteurs, face caméra, et interpelant directement le spectateur quant à son éventuelle complicité consistant à n'avoir pas décroché son regard de l'écran, signant là une indéniable fascination pour le sadisme transpirant pendant tout le film.

En soi, outre l'excellente réalisation du film, la fascination pour son contenu d'une violence inouïe, renforcée par sa gratuité, n'est pas gênante, je dirais même qu'être mal à l'aise est la moindre des choses. Ce qui pose problème, c'est la distanciation que le spectateur semble à tout prix vouloir mettre entre lui et les acteurs agresseurs. Comme si, le citoyen ordinaire et nos deux jeunes protagonistes du crime faisaient deux, forcément. Ce n'est pas si évident dans les faits, et Haneke ne s'y est pas trompé en incluant en plein milieu du film notre participation de voyeurs tout à la fois horrifiés et contentés. Ce qui dérange c'est la sensation culpabilisante qui suit, non pas la violence en elle-même. Nous ne sommes jamais loin, qui que nous soyons, de commettre l'irréparable. En prendre conscience est comme un garde-fou contre le sadisme. La violence perpetrée ci-dessus fait encore partie aujourd'hui des actes dits isolés mais demain ce n'est pas sûr. Ce genre de film est nécessaire car tant qu'il reste choquant, cela nous permet de croire encore un peu en l'homme.