C'est une possibilité que j'ai envisagée une fois durant le harcèlement, jamais en dehors de celui-ci. C'était lors de mon troisième emménagement. J'espérais encore échapper à la vindicte d'un voisinage malsain, et qui ne représentait pour moi rien que cela. Pour tout dire, j'avais osé penser une ultime fois que c'était la faute à pas de chance, si je m'étais retrouvée plusieurs fois de suite, soumise à ce que j'appelais alors la crétinerie ordinaire.

   Après seulement deux jours passés dans le logement où je suis encore actuellement, j'avais aperçu un enfant sur un balcon de l'autre côté de la cour, me regardant d'un air narquois, puis aussitôt après avoir croisé mon regard, il était rentré chez lui en claquant une grande porte-fenêtre sous mon nez. J'avais alors ignoré l'incident, jusqu'à ce que j'entende un bruit de perceuse en sortant de la douche, signant là pour moi, la reprise des hostilités.

   J'étais épuisée. Je n'avais plus ni les moyens financiers ni les moyens physiques de déménager une nouvelle fois. Les procédés d'intimidation s'intensifiaient à mesure que les jours s'écoulaient sous des bruits de moteur quasi-permanent. Des véhicules arrivaient en trombe de toute part, à chacune de mes entrées et sorties, le tout agrémenté de sons indistincts, et de nuits passées sous des coups contre les murs d'une telle intensité que mon plafonnier se dévissait régulièrement de son support.

   A cette période, le matériel servant à m'envoyer des ondes pulsées n'était pas encore installé. Je me suis dit alors qu'il était temps que tout s'arrête une bonne fois. J'étais définitivement coincée dans un trou à rat, sans possibilité de sortie d'aucune sorte. La voie ferrée n'étant pas loin, je me suis également dit que j'avais au moins gagné là une occasion d'en finir de manière radicale. En sortant de chez moi, bien décidée à en finir, j'ai entendu sur le balcon du logement au-dessus de chez moi, et d'où part le harcèlement, un sifflotement guilleret, comme ceux d'un gamin qui en narguerait un autre, et l'envie d'en finir pourtant très ferme, s'est évanouie d'un coup.

   Nul besoin de voir le visage de celui qui avait sifflé, je savais que c'était celui d'un petit merdeux. Par la suite, j'ai pu voir des femmes d'un certain âge sortir de véhicules vrombissant sous mes fenêtres, et j'ai pensé que cela aurait été vraiment bête de perdre la vie pour ça, de vieilles peaux, triomphant uniquement parce qu'un groupe était derrière. J'imaginais aussi les jeunes glousseuses, hilares d'avoir réussi leur délétère entreprise, et les jeunes coqs les entourant se goinfrer d'ego, en éructant un "Voilà une bonne chose de faite !".

   Je me suis félicitée intérieurement de n'être pas passée à l'acte, et j'étais bien certaine alors d'être débarrassée de cette idée. L'hiver d'après, le matériel servant à la torture est arrivé, et je n'ai pu m'empêcher alors de penser que si j'en avais fini comme je l'avais décidé à un moment donné, je n'aurais pas connu ce que j'ai connu cet hiver là, un véritable calvaire, ni les suivants. C'était juste un constat. Pour autant, je n'ai jamais regretté de ne pas avoir commis l'acte irréparable. J'ai eu tout le loisir depuis de découvrir la cruauté humaine, sa médiocrité, son indécence, et au travers d'individus des plus ordinaires, aussi ordinaires que moi je le suis. C'est d'ailleurs bien ça le plus choquant, cette proximité traumatisante, et cette peur viscérale de verser en son sein, d'être contaminée par cette promiscuité puante, bref, de leur ressembler. Malgré cela, jamais n'est revenue l'idée d'en finir, bien au contraire, l'envie de vivre est plus forte que tout, et quoi qu'il arrive par la suite.

   Au moment où j'écris ces mots, un pion regarde la TV au-dessus de ma tête, au garde-à-vous. Après une nuit quasi-blanche, et le travail toute la matinée, il fallait néanmoins quelqu'un pour me canarder d'ondes électromagnétiques pendant la sieste. Je me dis que le gaspillage de temps de ce(tte) crétin(e), pris à me surveiller, à lui seul, vaut déjà la peine de rester en vie.

 

serie-tv