Pas pour la même raison que nombre de français. Ma gueule de bois à moi vient de la torture, du pion de la nuit, ayant préféré ma tête comme festivités, à la liesse des rues pour applaudir la victoire de la France au foot. Je me suis souvent demandé dans quel état d'esprit était le pion, ou la pionne qui m'avait canardé toute la nuit de tirs d'ondes électromagnétiques, à un moment ou à un autre de ma triste existence en ce lieu. Si c'est un homme, à quoi pense-t'il devant son miroir en se rasant le matin après sa mémorable nuit de tortionnaire ? Se sent-il utile? Heureux ? Satisfait ? La nuit passée à me torturer a-t'elle correspondue à ses attentes ? Eprouve-t'il quelque frustration à ne pas avoir pu mieux faire ? Ou bien quelque colère à ne pas m'avoir entendue pleurer ou le supplier de me laisser dormir, ce tordu ?

  Du regret ? Non, impossible, pour cela il faudrait qu'il se sente coupable, sa lâcheté le lui interdit. Le déni est si formidablement ancré dans la peau des harceleurs, l'effet de groupe a si parfaitement bien fonctionné, que c'est le statut de victimes qu'ils s'octroient, d'autant qu'ils me font cette grâce de m'envoyer des tirs d'ondes nettement moins violents qu'auparavant, n'est-ce pas. Après m'avoir littéralement massacrée, ils estiment pouvoir m'achever avec douceur, en somme. J'imagine que je devrais me sentir redevable de crever moins brutalement. Toujours est-il que leur statut de victimes consacrées, s'est trouvé conforter la nuit précédente, puisque moi, nuisible parmi les nuisibles, j'ai osé anticipé la maltraitance en mettant tous mes réveils à sonner, et la musique à plein volume.

  A ce moment les persécuteurs son outrés. Ils ne se demandent pas si quatre années de tortures, d'hostilités féroces perpétrées dans la durée, le viol permanent de ma vie privée, de mon intimité, la surveillance permanente de ma personne, leur intervention systématique sur tout le système électrique de mon logement, tous ces actes crasses, ne légitiment pas une riposte de ma part.

  Oser les défier malgré l'épuisement, les muscles atrophiés, le cerveau en capilotade, leur est insupportable. La nuit dernière, j'ai tout simplement remis en cause leur place de tout-puissant. J'ai osé venger la nuit précédente encore, en anticipant leur haine. J'avais mesuré déjà le niveau de cette dernière, sans répondre aux hostilités sonores cette fois, attendant de voir jusqu'où la crétinerie mêlée à cette haine féroce contre moi pouvait les mener. J'ai pu soupesé toute l'envergure de la méchanceté qui ne demande aucune raison pour s'exercer.

  En tous les cas, cela ne se voit pas sur eux, les harceleurs sont très propres en apparence, les hommes généralement rasés de près, parés de vêtements de marques, sans parler de blingbling le bourreau en chef, un brin branché sur la question. Les femmes sont coquettes, les jeunes comme les plus âgées mais le visage fermé à double tour, on n'y lit rien, pas même une trace de fatigue, ni résolution d'aucune sorte, juste un énorme RIEN posé au milieu d'une face tellement lisse qu'on l'oublie aussitôt vue.

  Planqués à l'intérieur de l'habitacle de leur véhicule, les harceleurs ne sont pas seulement dans le déni de ce qu'ils me font, ils se nient eux-mêmes, et cela a fini par être estamplillé sur leur front, comme une tâche posée au milieu du vide.