C'est le propre de cet entre-soi constitué par la famille des harceleurs, le discernement n'est plus de mise, et la réitération des actes de maltraitance forcément vulgarisés avec le temps. Certes, il y a des pions ponctuels venant de l'extérieur pour participer à la curée, mais la perversité du matériel utilisé à distance leur permet tout juste de se prendre pour Dieu, et non pour des tortionnaires, c'est bien là qu'est le problème.

  Les détecteurs qu'ils ont probablement en leur possession n'ont pas la même vision de moi que leurs yeux auraient, directement posés sur ma personne, je l'ai déjà mentionné, leur relation avec l'acte de torture se trouve alors distancié. Ils ne me sentent pas, ne me ressentent pas avoir mal à travers ces murs comme si j'étais enchaînée face à eux, ce qui permet à leur esprit tordu de se dire qu'après tout je n'ai qu'à sortir de mon logement si je veux éviter les hostilités.

  Ils font en sorte de penser que j'ai le choix, en s'appuyant sur une vision arriérée de la torture représentant une personne prisonnière d'un endroit sordide au milieu de nulle part, perdant du sang et le visage ravagé par la douleur. Les tirs de laser, douloureux, envoyés tantôt dans les doigts des mains et des pieds, le plus souvent ne rendent pas compte de la douleur. Mon gros orteil ne se met pas à hurler et du sang ne gicle pas sur le sol. Idem pour la provocation de forte nausée (la nuit dernière) me retournant l'estomac à une telle vitesse que cela relève effectivement de l'acte de barbarie. Cependant, sans vision directe de ce qui se passe à l'intérieur de mon organisme totalement détraqué, c'est comme si il ne se passait rien. Je ne suis pas étripée vive comme au XVIe siècle, certes, mais ce qui se passe à l'intérieur de mon corps à ce moment là est insupportable.

  Je précise, si ce n'était déjà fait, que je parle ici de ma propre expérience, sachant que de nombreuses cibles font l'objet d'un harcèlement partout où elles se trouvent et que par conséquent l'analyse du comportement de leurs harceleurs n'est pas tout-à-fait la même que celle que je décris ici.

  Cela dit, certains faits laissent à penser que l'environnement, l'ambiance, des postes de police où nous pouvons nous rendre en toute liberté n'est-ce pas, cette même liberté de circuler où bon nous semble, de parler à qui l'on veut, de dire ce que l'on veut, tous ces éléments conjugués empêchent les harceleurs de se voir comme de véritables tortionnaires. Ils seront même capables de s'insurger si on dénonce leur comportement de nazis, ou bien glousseront d'une telle comparaison, totalement disproportionnée à leurs yeux.

  C'est aussi pour cela qu'on les retrouve dans toutes les couches de la société, toutes origines confondues, toutes les classes sociales, et à tous les âges, parce qu'il sont terriblement ordinaires. Je rappelle que le nombre de 54 % des français favorables à la torture dans des "situations extrêmes" n'a pas choqué grand monde.

  Aussi, je me suis probablement trompée en pensant que si le plus grand nombre venait à savoir ce que nous sommes encore une minorité (heureusement) à subir, il serait épouvanté. Loin de là. L'histoire ne cesse de nous prouver chaque jour, que nous ne tirons aucune leçon d'elle.

41m9RwWXsZL

  Dans le livre ci-dessus, j'en ai déjà parlé, et suite à une enquête approfondie des chercheurs de tous poils dont l'auteur Harald Welzer utilise l'analyse, il en résulte que seuls 10 % environ des exécuteurs de masse avaient une pathologie particulière, disons une prédisposition à la perversité et/ou au sadisme. C'est exactement la même moyenne trouvée dans un pays en paix sur tout un panel d'individus triés sur le volet.