C'est le titre d'un livre majeur de Michel Foucault, dans lequel on en apprend long sur les limites de la nature humaine. C'est aussi l'essentiel du temps consacré par les harceleurs à me maltraiter. Ils me surveillent donc et me punissent, non pour ce que je fais mais pour ce que je suis, ce qui leur permet une amplitude à peu près infinie quant au rythme de la persécution et une perpétration quasi-ininterrompue de cette dernière.

  Je représente à moi seule un délit, punissable en permanence dans le sens où j'ose être ce que je suis, cherchez l'erreur ! Tout cela est parfaitement imbécile, mais dans la tête des bourreaux possède sa propre logique, laquelle leur appartient.

  Depuis quelques mois, j'avais pris l'habitude des rispostes systématiques contre les agressions systématiques elles aussi, et avait fini par focaliser sur une en particulier, le déclenchement provoqué du cycle du frigo, lequel ne manque pas de se mettre en branle entre 50 et 100 fois par jours pour la plus grand joie des harceleurs dont l'occupation favorite consiste à suivre mes déplacements dans le logement.

  Etant donné qu'il est impossible pour n'importe quel être humain normalement constitué, de rester statique 24h/24h et 7J/7j, les harceleurs ont trouvé très pertinent dès le début de mon emménagement, de "punir" le moindre de mes mouvements, le déclenchement du frigo étant devenu avec le temps, leur marque de fabrique préférée, s'assurant ainsi une domination sans équivoque, car le pouvoir de provoquer le déclenchement du frigo d'une voisine, n'est pas à la portée de tous, n'est-ce pas ?

  D'où la satisfaction exacerbée de crétins croyant détenir ainsi la toute-puissance tant quêtée, saisie enfin par l'apparition d'une femme, seule, et que toute idée de dominer dégoûte. Plus pratique vous me direz, pour celles et ceux qui ont fait d'une dictature un sacerdoce. Toujours est-il que j'ai riposté aux multiples déclenchements du frigo, sans faillir pendant des mois, de manière spontanée au départ, pour finir par prendre toute la mesure de ces rispostes débiles, et m'apercevoir que si je continuais ainsi, j'allais devenir au moins aussi crétine que les harceleurs.

  J'ai donc calé une date de fin quant à ces ripostes en particulier. Auparavant, j'avais fait un cauchemar comme j'ai coutume d'en faire dans ce logement aussi sordide qu'hostile, jusqu'à ce qu'une voix me chuchote dans mon rêve agité, de leur donner à manger ce qu'ils veulent. C'était vrai. Stopper les ripostes quant au frigo, confortent les harceleurs dans leur stupide rôle de dominants. "Elle obéit, c'est bien", chantonne leur cerveau amputé de l'essentiel, sécrétant comme tout pervers j'imagine, ce plaisir puant acquis dans la soumission d'autrui, et comme pour tout bon autocrate qui s'entend.

  Seulement voilà, l'arrêt brutal des rispostes peut aussi éveiller quelque frustration sous la tête molle des broyeurs de vie, lesquels multiplient dans un premier temps les hostilités, pour voir si la gueuse que je suis a bien saisi qu'elle n'avait pas le droit riposter, pour ensuite se transformer en agacement, étant donné que l'absence de réplique peut aussi migrer suivant l'interprétation qu'on en fait, en une sorte de dédain prémédité. "Elle nous ignore ma parole !", se disent alors les sadiques en peine de jouir, avec en tête je suis une légende, alias le flagorneur (harceleur invétéré), en pleine tempête cérébrale, ou plutôt décérébrale.

  Je ne possède malheureusement pas cette addiction au nuire, dont sont totalement dépendants celles et ceux qui me maltraitent. Disons que je peux me passer de riposter si je le veux, alors qu'eux ne peuvent manifestement pas se passer de m'agresser même qu'ils le voudraient.

  Bref, leurs chaînes sont bien plus entravantes que les miennes. Je peux encore avoir des accès de colère bien sûr, mais contrôlables, et cela n'est pas vraiment supportable pour celles et ceux qui ont tant espéré que je dérape. Je peux maîtriser mes accès, légitimes à toute personne brutalisée comme je le suis, alors que les agresseurs ne cessent de s'enchaîner aux actes hostiles, leur haine étant comme scotchée à ce petit matériel providentiel dont ils sont devenus les esclaves. Même si je finis par mourir des ces mauvais traitements, je ne suis pas sûre que mes bourreaux puissent crier victoire aussi facilement. La privation intentionnelle de sommeil aura ma peau, c'est certain, et puis quoi ?

 

Foucault