Hier soir, en me couchant, j'imagine que j'ai dérangé Monseignôre et comparses. Les seigneurs et maîtres du bunker au-dessus de ma tête m'avaient laissée dormir la nuit précédente pour des raisons X, comme d'habitude, et ils ne l'entendaient manifestement pas de la même oreille la nuit d'après. Après quelques tirs d'ondes électromagnétiques, dont le fameux tic précurseur, histoire de bien viser, là aussi j'imagine, je ripostai en mettant mon magnéto en route (témoignage audio de ce que mes bourreaux me font subir) côté droit de ma chambre. Je ne le met jamais au même endroit, histoire de répartir au mieux les ripostes vers le palace du-dessus, et couvrir au maximum les trois chambres existantes au-dessus de ma tête, même si il en existe peut-être une quatrième, inaccessible à mes pauvres moyens de défense.

  Enfin, mon magnéto n'a pas plu au Monseignôre, qui a décidé cette fois d'utiliser, ce que je suppose être un laser, et manifester ainsi son désaccord quant à mon audace d'oser répliquer à la maltraitance. Tirs douloureux dans la gorge, dans les tempes, dans les oreilles et dans les extrémités des pieds et des mains, ponctuèrent donc l'essentiel de ma nuit, et la haine incommensurable de Saint-Crétin trônant dans une des chambres au-dessus de la mienne sembla s'être assouvie au petit matin lorsque je me levai péniblement pour aller travailler.

  Une fois dehors, je n'ai pu que constater l'aberration de ma situation alors qu'un soleil radieux perçait derrière les arbres et qu'une population souriante déambuléait dans les rues enfin chaudes de la ville. Là encore, sans vouloir faire de comparaison déplacée, l'ineptie de la situation d'une personne victime de torture électromagnétique, contrairement aux populations d'un pays en guerre dont l'ensemble des civils sont en danger, réside dans le fait que son cas est isolé, et d'autant plus perturbant quand à deux pas de sa torture existe des visages badins, des airs insouciants, et des démarches légères. Vous avez envie alors d'arrêter chaque individu croisé pour lui hurler ce que vous subissez, qu'au moins quelqu'un sache ce qui vous arrive.

  A un cheveu d'intérieurs coquets et remplis de joie, la torture bat son plein, et personne n'y voit rien. Une heure avant que vous croisiez ces individus sur lesquels vous aimeriez tant vous greffer, vous subissiez l'innommable, la gorge encore douloureuse des tirs de laser de la nuit. Alors que la normalité vous échappe, vous ne pouvez que tenter de vous y mouler sans jamais adhérer à l'insouciance des visages alentour, se contentant d'apprécier le retour du soleil. Vous êtes définitivement hors jeu, perclus de fatigue, chaque pas effectué étant un déchirement musculaire, tout ça pour la gloire d'une petite famille sans histoire, renommée dans tout le quartier pour sa bienveillance et le joli minois de ses enfants déambulant dans un logement au sein même duquel se trouve tout un arsenal servant à une torture muette et invisible.

  Je me suis souvent imaginée que je vivrais le genre de scène ci-dessous si jamais je devais pénétrer un jour dans le lieu même qui sert à ma maltraitance. C'est symbolique mais caractérise une telle horreur dans sa fugacité que je ne peux trouver mieux comme métaphore concernant ce que m'inspire mes voisins et leur lieu de vie.

Enemy

Enemy de Denis Villeneuve (2013)