goeland-audubon-vol1

  Dans les précédents logements, je suis toujours partie avant de laisser le harcèlement s'installer. Je m'étais rassurée en me disant que j'étais tombée deux fois de suite sur des crétins. Au troisième déménagement je ne pouvais plus me mentir. J'ai attendu et sondé mon environnement, j'admets, pétrie de trouille au départ par les différents procédés d'intimiditation mis en place dans ma persécution. Les crissements de pneus des véhicules des harceleurs, les coups de fils anonymes dont un particulier car pas de coupure au moment où je décrochais, celui d'une donzelle à la voix fanfaronne, et excitée de me dire d'arrêter de la harceler, qu'au bout de 19 appels de ma part elle n'en pouvait plus, pour finir par conclure en s'excusant de s'être trompée de numéro. J'imaginais sa joie d'alors, sa griserie à savoir sa meute derrière elle, sa fierté crasse l'imbibant totalement, son imbécilité de bêcheuse, et son besoin de sensations fortes l'amenant sans doute au bord de l'orgasme au moment où plusieurs voitures avaient déboulées sous mes fenêtres juste après son piteux appel, la pauvre sotte !

  La première année, les sifflotements sur le balcon au-dessus de ma tête allaient bon train, les bruits de perceuses, de marteaux, et grondements de moteur aussi, les plus fidèles d'entre eux étant les cris de goélands, apparus en même temps que les ondes, au bout de six mois environ. Au départ, j'ai pris mille précautions afin de ne pas froisser celles et ceux que je craignais, cela aussi j'admets volontiers.

  J'avais la boule au ventre dès que je sortais et rentrais chez moi. Le soir, je préparais mes clés de façon à me carapater à l'intérieur de mon logement le plus rapidement possible. J'évitais de traverser la cour pour aller mettre les poubelles et ainsi échapper aux cris des goélands, volatiles probablement effrayés par les ondes envoyées alentour et signes que les harceleurs, planqués derrière leur fenêtre, me guettaient.

  Au départ, je me suis conduite de manière stupide, la peur s'étant insinuée en moi comme un virus malsain et paralysant. Mon casque mp3 sur les oreilles, je me camouflais derrière la musique à plein volume, éloignant ainsi les hostilités, rompant pour un moment avec une réalité que je ne voulais pas voir, jusqu'au bienheureux jour où... La colère a pris le dessus, presque instantanément, envoyant du même coup la peur bouler au loin.

  Non seulement je me suis aperçue que je ne voyais jamais de visu les harceleurs, mais que je faisais une sorte de transfert entre le matériel utilisé contre moi et leur force. Je leur attribuais une toute-puissance qu'ils n'avaient pas, et que seule leur foutue installation leur accordait. Progressivement, et débarrassée de la peur, parce qu'il est proprement impossible de craindre des lâches, j'ai observé, écouté, enregistré, et apprivoisé les hostilités sonores.

  Il m'a fallut presque trois ans pour parvenir à prendre mon temps en rentrant chez moi, les ouïes débarrassées du casque mp3 afin d'être pleinement réceptives à l'humain alentour et ses tares, distribuant son pus sans compter ses heures. J'ai pris plaisir à traverser la cour à des moments T, je prends également le temps d'humer l'air en sortant de chez moi avant de m'engager directement dans la rue. Je vais désormais relever mon courrier plus particulièrement si je sens un éventuel harceleur pas loin des boîtes aux lettres. Je mets plus longtemps à ouvrir ma porte d'entrée, car je me trompe souvent de clé, pour le plaisir d'écouter les crétins.

  J'ai appris à sourire aux bruits, et les redistribue à mes persécuteurs, lesquels, grâce à leur médiocrité, m'ont permis de comprendre une chose essentielle, il ne faut pas avoir peur de sa peur, et l'admettre, c'est sans doute déjà un peu la vaincre.

  J'ai eu peur, plus maintenant.